[c=#2dba69]Les Nuits de Nour - Partie 1
La Voix sous les Ruines[/c]

[c=#f2c14e][i]Parchemin trouvé roulé dans une jarre fêlée, à l'entrée d'un sanctuaire à moitié englouti par le sable.
L'encre avait pâli, mais chaque mot restait lisible, comme si le vent avait choisi de ne pas les effacer.[/i][/c]

Nuit 1, sous le règne du Vizir Kaïs

Je raconte une histoire chaque soir. C'est le prix de mon souffle du lendemain.

La salle du trône sentait toujours la même odeur à cette heure : l'huile des lampes qui commençaient à fumer, le bois de santal qu'on brûlait pour couvrir la sueur des gardes, et sous tout cela, quelque chose de plus tenace - la peur, la mienne, que je m'efforçais de ne jamais laisser transparaître dans ma voix. Le Vizir Kaïs ne demandait jamais la même chose deux fois : une trahison, un amour impossible, un monstre vaincu par la ruse plutôt que par la force. Tant que l'histoire tenait jusqu'à l'aube, je vivais. Le jour où mes mots s'épuiseraient, je savais ce qui m'attendait, et je n'avais pas besoin qu'on me le rappelle.

Ce soir-là, pourtant, je n'ai rien eu à inventer.

Je m'étais éloignée du palais avant le coucher du soleil, comme je le faisais souvent, pour chercher dans le silence du désert ce que le vacarme des couloirs ne m'offrait jamais : une idée, une image, un fragment de quelque chose de vrai à habiller de mensonges pour la nuit. Le sable, encore chaud sous mes sandales, gardait la mémoire du jour. J'ai marché longtemps, jusqu'à ce que les dunes cèdent la place à des ruines que je n'avais jamais remarquées auparavant - des colonnes rongées, à demi avalées par le sable, gravées de motifs que le vent n'avait pas réussi à effacer : une silhouette ailée, des mains ouvertes, et au centre de chaque fresque, la même forme reconnaissable entre toutes - un tapis, déployé comme une aile, porté par rien d'autre que le vent qui y était dessiné.

Une brèche, entre deux blocs effondrés, semblait attendre que quelqu'un s'y glisse.

À l'intérieur, l'air était plus frais, presque humide malgré le désert qui l'entourait. Ma lampe a éclairé une salle haute et silencieuse, au centre de laquelle se dressait un socle de pierre noire, vide, poli par des siècles de mains qui n'y avaient rien laissé. Autour de lui, le sable s'était infiltré par les fissures du plafond, formant de petites dunes immobiles contre les murs, comme si le désert avait patiemment grignoté ce lieu depuis qu'on l'avait abandonné.

C'est de ce socle vide qu'une voix s'est élevée. Pas un cri. Un murmure ancien, presque étouffé par la pierre elle-même, comme si elle avait mis des siècles à apprendre à parler à travers elle.

"On m'a coupé la parole avant la fin. Depuis, je n'ai plus de fin."

Il s'appelle Ashkar. Il ne m'a pas dit d'emblée ce qu'il était, seulement ce qu'il avait été : un tisseur, au service d'une sultane dont il ne prononçait le nom qu'avec une tendresse encore intacte après tant d'années. De ses mains - si tant est qu'un djinn ait des mains, a-t-il ajouté avec ce qui ressemblait à un sourire dans la voix - il avait tissé pour elle des étoffes qui n'existaient nulle part ailleurs : des tapis qui gardaient la chaleur du jour pendant la nuit du désert, des voiles qui chantaient sous le vent, et un dernier ouvrage, le plus abouti de tous, qu'il n'a pas voulu me décrire davantage ce soir-là.

"Ce socle portait autrefois quelque chose qui me retenait ici, à demi libre, à demi prisonnier. On me l'a arraché, il y a longtemps, avec tout ce que je pouvais encore appeler mien. Il erre depuis dans ce désert, porté par des mains qui ne savent même plus qu'elles le portent."

Je n'ai pas compris, cette première nuit, de quoi il parlait vraiment. Je suis restée longtemps assise devant le socle vide, les genoux ramenés contre ma poitrine, à écouter ce qu'il pouvait encore raconter de sa propre histoire - des bribes, des images, jamais un récit continu, comme s'il avait lui-même perdu le fil de ce qui lui manquait. Sa voix n'avait rien de menaçant. Elle portait plutôt cette fatigue immense de ceux qui ont trop attendu pour encore espérer, et qui espèrent quand même.

"Les morts qui marchent encore dans ce désert, les enveloppés de bandages qui ne se couchent jamais - ce sont les gardes de celui qui m'a trahi. Ils cherchent depuis toujours ce qu'ils ne pourront jamais garder. Si l'un d'eux tombe devant toi, regarde bien ce qu'il portait. Ce n'est pas un trophée que tu trouveras. C'est un morceau de moi qu'on a laissé traîner dans le sable."

Je suis repartie avant l'aube, sans réponse, mais avec bien plus de questions que je n'en étais venue chercher. Kaïs a eu son conte, ce soir-là - un de plus, inventé à la hâte entre deux battements de cœur, une histoire de sultan et de génie que j'ai rendue joyeuse pour qu'il s'endorme content. Mais celle-là, la vraie, je n'ai pas fini de l'écrire.

Si tu tiens ce parchemin, sache seulement ceci : quelque part dans ce désert, une histoire attend encore sa fin, et elle se cache dans les bras de ceux qui ne peuvent plus mourir tout à fait. Affronte-les si tu croises leur chemin. Ashkar saura reconnaître ce que tu trouveras, même si toi, tu ne sais pas encore ce que tu cherches.
