[c=#2dba69]Les Nuits de Nour - Partie 2
La Lampe de Sarheed[/c]

[c=#f2c14e][i]Ce second parchemin était coincé sous une dalle descellée, dans une salle plus étroite que la première, à quelques pas seulement du socle vide.
La poussière qui le recouvrait n'était pas seulement du sable.[/i][/c]

Nuit 5, sous le règne du Vizir Kaïs

Je suis retournée au sanctuaire dès la nuit suivante. Je n'avais pas de raison valable à donner à qui que ce soit, sinon que je n'arrivais plus à penser à autre chose qu'à ce socle vide et à cette voix qui semblait avoir attendu mille ans pour trouver quelqu'un qui l'écoute jusqu'au bout.

Ashkar m'attendait, si tant est qu'un être sans corps puisse attendre. Il a repris son récit là où il l'avait laissé, comme si le temps entre deux visites ne comptait pas vraiment pour lui.

"La sultane que je servais s'appelait Yamina. Elle n'avait pas besoin de mes tapis pour régner - elle gouvernait par la justice, pas par le faste. Mais elle aimait la beauté pour elle-même, sans arrière-pensée, et c'est pour cette raison, je crois, que j'ai fini par lui offrir le plus bel ouvrage de toute mon existence."

Un tapis, m'a-t-il raconté, tissé fil après fil pendant sept années, à même les couleurs du ciel qu'il capturait à l'aube et au crépuscule, si léger qu'il semblait ignorer le poids du monde. Un tapis qui volait, non par magie brute, mais parce qu'il avait appris, à force de patience, à ne plus vouloir toucher terre.

"Son vizir, un homme du nom de Sarheed, a vu dans cet ouvrage tout ce que je n'y avais jamais mis : une arme. Un moyen de porter la guerre plus loin, plus vite, sans jamais craindre de retour. Il a demandé à Yamina de le lui céder. Elle a refusé. Alors il s'est tourné vers moi, directement, en pleine nuit, avec des mots qui se voulaient une offre et qui n'étaient qu'une menace polie."

Il n'a pas eu besoin de me dire ce qu'il avait répondu. Le socle vide devant moi suffisait à raconter la suite.

"Sarheed n'a jamais pu me forcer la main. Mais il a trouvé un autre chemin : il a défait mon tapis fil par fil, dans le plus grand secret, et de ce qu'il en restait, il a façonné une lampe - un vase assez petit pour tenir dans une paume, assez solide pour contenir ce qu'il me restait de moi une fois l'ouvrage détruit. Il pensait m'y emprisonner pour toujours. Il n'avait pas prévu que ses propres gardes, ceux qui avaient exécuté la sentence, porteraient eux aussi la marque de ce qu'ils avaient brisé."

C'est en repartant, cette nuit-là, que j'ai croisé le premier d'entre eux.

Il se tenait immobile entre deux dunes, les bandages qui l'enveloppaient effrités par endroits, laissant deviner une peau grise et sèche comme du bois mort. Je n'ai pas eu le temps de m'interroger sur ce qu'il gardait ou non : il s'est jeté sur moi dès qu'il a senti ma présence, avec une vitesse que rien dans sa posture n'avait laissé présager.

Je me suis défendue avec ce que j'avais - une lame courte, plus utile d'ordinaire à couper du pain qu'à repousser un mort. Le combat n'a pas duré longtemps. Il s'est effondré dans un nuage de poussière fine, et quand j'ai osé fouiller ce qu'il restait de lui, je n'ai trouvé que du sable et des fragments de tissu, sans rien du tout qui ressemblât à une lampe.

Je suis rentrée les mains vides, le cœur battant encore de la peur plus que du combat lui-même. Ashkar, quand je le lui ai raconté la nuit suivante, n'a pas semblé surpris.

"Ils ne portent pas tous ce que tu cherches. Beaucoup d'entre eux errent depuis si longtemps qu'ils ont fini par oublier ce qu'ils gardaient. Mais l'un d'eux, quelque part dans ce désert, la porte encore. Ne te décourage pas pour un sable vide. Chaque fois que tu en affronteras un, tu te rapprocheras un peu de celui qui ne l'est pas."

Le Vizir Kaïs, de son côté, n'a rien remarqué de mes nuits écourtées. Je lui ai offert, ce soir-là encore, une histoire de sultan et de vizir déloyal, sans lui dire à quel point elle ressemblait à celle que je venais d'entendre.
