[c=#2dba69]Les Nuits de Nour - Partie 4
Le Repos d'Ashkar[/c]

[c=#f2c14e][i]Ce dernier parchemin reposait à même le socle vide, comme si le sanctuaire lui-même avait attendu que l'histoire soit prête à être lue.
Il n'était pas fait pour être trouvé en premier. Il était fait pour être compris en dernier.[/i][/c]

Nuit 19, sous le règne du Vizir Kaïs

Je ne saurais pas dire combien j'en ai affronté, cette nuit-là ni les précédentes. À un moment, j'ai cessé de compter, comme Ashkar me l'avait conseillé, et c'est peut-être pour cela que tout est arrivé sans que je m'y attende vraiment.

Celui-là ne se distinguait en rien des autres. Même démarche hésitante, mêmes bandages effrités, même odeur de poussière ancienne portée par le vent du soir. Je me suis battue comme j'avais appris à le faire, sans grâce mais sans trembler non plus, et quand il s'est effondré, le nuage de sable s'est dissipé plus lentement que d'habitude, comme à regret.

La lampe est restée là. Posée dans le sable, immobile, aussi réelle que ma propre main tendue vers elle.

Je l'ai prise sans oser y croire tout à fait, m'attendant presque à ce qu'elle se change en poussière entre mes doigts comme tout le reste avant elle. Mais elle est restée froide et solide, avec ce poids particulier des choses qui ont traversé bien plus de temps qu'elles n'en laissent paraître.

Je ne suis pas retournée au sanctuaire cette nuit-là. J'ai marché plus loin, jusqu'au petit enclos de pierres où repose ma mère, en lisière du village, là où je me rends chaque fois que les nuits au palais deviennent trop lourdes à porter seule. J'y avais creusé, des années plus tôt, une niche modeste dans la pierre du socle, pour y déposer ce que je ne pouvais offrir qu'à elle : une fleur séchée, un ruban usé, parfois rien qu'un moment de silence.

J'y ai posé la lampe.

"Tu n'as pas eu besoin de mon sanctuaire pour me retrouver", a dit la voix d'Ashkar, plus proche que jamais, comme si la pierre elle-même s'était mise à respirer. "Un lieu où l'on dépose ce qu'on aime suffit à dénouer ce qu'on a brisé de force. Je crois que Sarheed n'a jamais compris cela : on ne retient pas un fil en le coupant. On ne fait que l'empêcher, un temps, de retrouver la main qui saura le tenir."

"Que dois-je faire, maintenant ?" ai-je demandé, la voix tremblante malgré moi.

"Rien que tu n'aies déjà fait. Reste. Écoute jusqu'au bout, comme tu sais si bien le faire pour d'autres depuis toutes ces nuits. C'est tout ce qu'une histoire a jamais demandé."

La lampe s'est mise à trembler légèrement contre la pierre, puis une lumière en est sortie - non pas vive ni aveuglante, mais douce, couleur de crépuscule, comme si elle avait attendu tout ce temps la permission de briller sans crainte. Elle a pris forme lentement, filant entre mes doigts sans jamais me brûler, jusqu'à devenir une étoffe entière, déployée sur la pierre de la tombe comme une aile repliée.

Ashkar est apparu, un instant, juste assez longtemps pour que je voie enfin le visage derrière la voix - des traits usés par une patience que je ne pouvais qu'imaginer, et un sourire qui n'avait rien de triomphant, seulement du soulagement.

"Ce tapis n'est pas celui que j'ai perdu. Celui-là appartenait à Yamina, et il est resté sien, où qu'il se trouve désormais. Celui-ci est nouveau. Il porte la mémoire de ce que tu as fait pour moi, pas de ce qu'on m'a pris."

Il s'est incliné, comme on le fait devant quelqu'un qu'on respecte, et non devant quelqu'un qu'on remercie par simple politesse.

"Une histoire achevée ne m'appartient plus. Elle appartient à celui qui l'a menée à son terme."

Puis il n'y a plus rien eu - ni voix, ni lumière, ni la moindre trace de bandages dans le vent. Seulement le tapis, posé sur la tombe de ma mère, qui flottait à peine au-dessus de la pierre, comme s'il n'avait jamais tout à fait appartenu au sol.

Je ne raconterai jamais cette histoire à Kaïs. Certaines nuits ne se monnayent pas contre un lendemain. Elles se gardent, entières, pour soi.

Et toi, si tu tiens cette lampe à présent : cherche une tombe encore veillée par une âme, une âme bleue comme le crépuscule, assez forte pour ne pas s'être encore dissipée. Dépose la lampe sur sa pierre, et attends. Ashkar reconnaît la patience mieux que quiconque. Ce n'est pas un trésor qu'on t'offre. C'est une histoire qu'on te laisse enfin terminer.
